Défi des politiques publiques en Afrique : Quel rôle pour les Think Tanks ?

Les Blogs du professeur Ahmadou Aly Mbaye

En Afrique, la volonté de s’émanciper des modes de représentation coloniale et de développer une pensée politique endogène, a toujours été notée de la part des élites politiques et intellectuelles. Si dans les premières années d’indépendance, intellectuels et politiques ont essayé de faire converger leurs démarches pour promouvoir la réflexion interne dans les prises de décision politiques, une césure s’est rapidement opérée entre ces deux catégories sociales, avec comme conséquences un déficit notoire d’efficacité dans les politiques publiques et une remarquable déconnexion entre l’agenda politique poursuivi par les Etats et les aspirations de la société. Une meilleure articulation entre les sphères décisionnelles et les Think Tanks pourrait positivement changer la trajectoire économique de nos pays.

Réflexion stratégique et efficacité de l’action publique en Afrique

Dans la conclusion de son livre séminal (« la théorie générale »), l’économiste britannique John Maynard Keynes souligne l’importance des idées pour l’action publique : « Les idées des économistes et des philosophes politiques, qu’elles soient justes ou erronées, sont plus puissantes qu’on ne le croit généralement. À vrai dire, le monde est presque exclusivement mené par elles. »

Cependant, s’il s’écoulait souvent beaucoup de temps avant que les idées ne finissent par influencer l’action publique, les modes de fonctionnement des Etats allait complètement changer, après la Deuxième Guerre mondiale. En effet, l’émergence des Think Tanks aux USA, dans les années 50, a totalement révolutionné la manière dont les politiques publiques étaient désormais conçues, mises en œuvre et évaluées dans les économies modernes. 

En Afrique, contrairement à ce qui est observé dans les autres régions du monde, la faible efficacité de l’action publique est perceptible à tous les niveaux. L’indice de développement financier est au moins deux fois plus faible que dans les autres régions du monde. L’épargne nationale brute rapportée au PIB atteint à peine 15% en Afrique au moment où elle se situe à environ 40% en Asie de l’Est. Le taux d’investissement privé en rapport avec le PIB n’est que de 14.8%, contre 35 en Asie. Les pertes de ressources liées à la faible efficience des investissements publics sont évaluées à 300 milliards de dollars, soit un taux de 41 %, contre une moyenne mondiale de 14 %9 % en Amérique latine et 3 % en Asie (BAD 2026). Quel que soit le secteur d’activité considéré, lorsqu’on rapporte les dépenses engagées aux résultats obtenus, les performances sont toujours moins favorables que dans les régions de comparaison.S’il est vrai que ces faibles résultats procèdent de plusieurs facteurs, l’absence d’une réflexion stratégique sous-tendant l’action publique en est une cause profonde. La réalité du monde devient de plus en plus complexe, avec l’émergence de nouveaux défis comme les enjeux climatiques ou de la transition énergétique, l’extrémisme violent et les menaces qu’il pose sur les systèmes politiques, le profil de croissance, la montée des inégalités, etc. Sans un diagnostic précis assorti d’un tableau de bord adapté, le fossé séparant les économies africaines du reste du monde risque de s’élargir chaque jour un peu plus.

Une inquiétante déconnexion entre la recherche et la prise de décision

En Afrique, les intellectuels, en général, sont souvent relégués à la périphérie de la prise de décision publique et contraints de mettre leurs compétences au service des bailleurs de fonds internationaux, tandis que les décideurs publics n’accèdent aux travaux de leurs propres chercheurs qu’indirectement, à travers des rapports commandités par les partenaires extérieurs. La recherche, sur le continent, est encore principalement financée par des fonds étrangers, affectant négativement le choix des priorités de recherche et l’indépendance des chercheurs. Dans le même temps, de nombreux dirigeants africains, même les plus souverainistes se trouvent toujours des sherpas étrangers. L’évaluation menée par l’ancien secrétaire Exécutif du CODESRIA, feu Thandika Mkandawire apporte des éclairages fort utiles à ce propos. Il montre, en effet, le rôle joué par les « Fabian Socialists » auprès de Julius Nyerere, par George Padmore et W. E. B. Du Bois auprès de Kwame Nkrumah, ou encore John Hatch auprès de Kenneth Kaunda, prouvant ainsi comment l’expertise étrangère a toujours pris le dessus sur celle nationale en dépit des déclamations souverainistes

Selon une évaluation de la Banque mondiale (1989), à la fin des années 1980, plus de 100 000 conseillers expatriés travaillaient dans le secteur public de quarante pays africains, pour un coût total d’environ 4 milliards de dollars, soit près de 35 % de l’enveloppe totale de l’aide publique au développement, dans la même période. Dans une récente littérature économique, il est constaté que la maitrise de l’environnement politique et social immédiat des pays est essentielle pour comprendre leurs dynamiques économiques et concevoir des politiques publiques pertinentes. Les politiques les plus efficaces sont généralement celles qui reposent sur une approche holistique, prenant en compte les facteurs humains et culturels ainsi que les relations de pouvoir, à l’interne. Joseph Stiglitz a expliqué comment son séjour au Kenya l’a exposé à un contexte spécifique ayant inspiré l’élaboration de sa théorie de l’information, lui ayant valu le Prix Nobel d’Economie. Son collègue de Harvard, Dani Rodrik, impute à la faible prise en compte des réalités propres aux pays en développement, la faille la plus catastrophique de la discipline économique contemporaine. Il est clair qu’en s’appuyant sur leur connaissance approfondie des contextes nationaux et locaux, tout en développant de solides capacités intellectuelles et techniques, les Think Tanks africains peuvent répondre aux besoins des décideurs publics, en matière de renforcement des capacités, d’élaboration de politiques fondées sur la science et de valorisation des résultats de la recherche.

Renforcer les Think Tanks africains pour optimiser l’efficacité des politiques publiques

Les résultats des enquêtes menées sur le sujet révèlent un fort intérêt, tant de la part des décideurs politiques que du grand public africain, pour des informations concrètes susceptibles d’éclairer l’action publique. Selon les enquêtes menées par la Think Tank Initiative (TTI) auprès de plusieurs communautés africaines, les besoins en informations probantes sont particulièrement élevés, en particulier, dans les domaines de l’économie, de l’agriculture et de l’éducation. Comparés aux autres organisations de la société civile, les Think Tanks occupent une place marginale dans le paysage public africain. Par exemple au Sénégal, l’évaluation faite par l’IPAR dénombre seulement 15 Think Tanks, alors que d’autres études estiment le nombre d’organisations de la société civile (OSC) à presque 12.000. Selon certaines estimations, près de 60 % des Think Tanksafricains présentent un risque élevé de disparition à court ou moyen terme, en raison de plusieurs facteurs, notamment la fuite des cerveaux, un fort taux de rotation du personnel et, surtout, l’instabilité de leurs sources de financement.

Le défi du financement est particulièrement aigu dans la mesure où ni les gouvernements ni le secteur privé ne financent véritablement les Think Tanks. La plupart de ces organisations dépendent des subventions accordées par les bailleurs de fonds du Nord global, principalement sous la forme de projets de courte durée. En Afrique, près de 80 % parmi eux déclarent être confrontés à de graves contraintes financières. Environ 60 % d’entre eux fonctionnent avec un budget annuel inférieur à 100 000 dollars américains (environ 50 millions FCFA), contre moins de 35 % en moyenne dans les autres pays en développement. Ils sont donc contraints de se livrer à une concurrence intense entre eux-mêmes et avec d’autres acteurs pour accéder aux ressources mises à disposition par les bailleurs de fonds internationaux. Le risque de capture politique est également particulièrement élevé en Afrique. Les gouvernements, les partis d’opposition et divers groupes d’intérêt, peuvent chercher à orienter les travaux des Think Tanks, en fonction de leurs propres agendas, au risque de compromettre la rigueur scientifique et la neutralité de la recherche. À l’inverse, de nombreux gouvernements perçoivent les Think Tanks comme les relais d’intérêts ou de puissances hostiles.

Pour atténuer ces risques, les Think Tanks devraient se doter de codes de conduite et de politiques éthiques rigoureux, garantissant l’intégrité de la recherche. Leur action doit demeurer fondée sur les faits et solidement ancrée dans l’analyse scientifique. Ils gagneraient également à développer des partenariats avec les organisations de la société civile, lorsque leurs mandats sont complémentaires, afin de renforcer leurs capacités de diffusion, de plaidoyer et d’influence. Une intégration plus importante des Think Tanks avec les services de l’administration publique pourrait être envisagée, pour mieux assurer leur influence sur les politiques publiques. Cette proximité comporterait cependant des risques : outre l’atteinte potentielle à leur indépendance, un changement de régime peut entraîner une rupture de confiance, voire une hostilité ouverte de la part des nouvelles autorités.

Toutes ces considérations appellent à la constitution de larges forums nationaux et régionaux regroupant Think Tanks, décideurs politiques, société civile et partenaires au développement pour analyser les enjeux de l’heure, définir les priorités publiques et les meilleures solutions et stratégies de mise en œuvre.